Il n'a plus rien, il a vendu son pc. Reste la connexion, il avait prévu avec les appels au pays, mais il ne peut pas répondre au téléphone puisqu'il n'a plus le matériel.
Il a trouvé un job dans la rue. Nettoyage. Un taf, enfin, ça fait trois mois qu’il est là, brouillard made in US, mais il ne sera payé que dans quinze jours, comme presque tout le monde ici. Bientôt la carte verte.
Il y a un cyber-café en bas de la rue, mais il n'a pas encore de quoi le payer, alors un pote de boulot lui prête de sa connexion, trois minutes, pour lire les annonces pour trouver un autre appart, moins cher. Et lire les nouvelles d'Afrique, et merde. Il voit une vidéo, un article, vite, et il clique sur « partager » sur Facebook, sans ouvrir le réseau. Et quand il a la chance de pouvoir ouvrir son mur quelques secondes, il commente sur les évènements en Afrique, il ne voit rien d'autre, ça va trop vite et il sait qu’on tenterait de lui parler mais il ne peut pas discuter car son pote derrière lui dit de lui laisser reprendre sa connexion au cyber.
Il regarde l’écran en se levant, les yeux accrochés à une image. Cameroun. Une autre image. Elle, dans sa tête, pas d’image.
Rien, il sort, marche, longtemps, il fait le tour du quartier, sans regarder l'heure, et rentre ensuite en longeant ses questions. Il fallait, il a fait, il est là, ça ira, pas le choix. Et bientôt la carte.
L’appartement, le désordre, un semblant de vie, trois boîtes de lait, vides, il les retourne, encore, comme hier, une goutte peut-être, non, il sait bien qu’elles sont sèches, elles puent. Faudrait les jeter. Demain.
Un coup de pied mou dans un sac éventré, les dernières courses en souvenir, vide. Il traverse l’immensité des 42 m² en arrachant son tee-shirt, sa ceinture. Jeans à terre. Nu. Machinal. Pas machinal. Pour aller sous la douche. Besoin. Nécessité. Habitude. Une main sur le flexible, et l’eau vient sur le front et ferme ses yeux comme la main du ciel, et c’est la pluie de Douala qui l’appelle, pas d’autres bruits dans sa tête, la tôle qui résonne sous l’orage, il n’est plus là. Il chante. Murmure.
Dehors le soleil est presque chaud, pas une larme du ciel, mais lui, il n’est pas là, il est sous le fracas qui rince les toits du pays.
Silence, foutu silence dans la pluie de Doul. Un truc tombe dans l’appartement du dessus, fort, lourd, une porte a dû être claquée plutôt, il s’en fiche, ne s’en fiche pas, ça l’a ramené là, aux US. Pomme pourrie, grosse pomme enflée jusqu’à la veine métallique, le flexible de la douche tombe, il appuie ses mains sur le carrelage, rose et jaune. Couleurs. Il arrête l’eau, ce n’est pas celle de son ciel. Il fait chaud. Froid. Quelle heure ? Qu’importe.
Nu. Sec. La serviette jetée sur le lit, il se couche dessus, pour dormir. Dormir. Quand on dort on ne pense pas. A quoi sert de rêver… Bientôt la verte, alors…
Sommeil sans sommeil, réveil sans réveil.
A l'heure d'aller bosser il boit de l'eau, au robinet directement, pas envie de prendre un verre, il passe sa main sur son visage. De l'eau, il se douchera encore, pour la pluie de Doul, mais plus tard car de toutes façons son boulot est crade, et il sort dans la rue, il va bosser. En attendant un travail, un taf, pourri comme la pomme.
Bosser pour attendre, dans quelques jours il aura quelques dollars en poche, il fera un tour au cyber, pour une vraie connexion. Il prendra une heure, pour les annonces. D’abord l'appart parce que ce salaire là n'est pas assez haut, il faut déménager. Loyer ou pain, c'est le choix qui serait s’il reste, faut les deux, besoin des deux. Là, pas de pain. Afrique, l’écran, les nouvelles de CdI. Il étouffe. Afrique. Partout. Afrique. Partout, triste. Confusion. Il est triste, et révolté, mais sa révolte le gifle par le ventre vide, le pays lui manque, son coeur lui manque, deux coeurs dans le sien. Trois. Afrique. Cameroun. Elle. Mais Cameroun, c'est loin. Mais Elle, elle est loin.
Un jour ça changera, alors il attend, quelques jours, pour pouvoir voir les nouvelles de ses coeurs, pour leur parler. Quelques jours. Quelques dollars.
A quoi ça sert maintenant de voler trois minutes pour dire qu'il n'a que trois minutes, il faut trouver une chambre, petite, vite, pas chère, meublée, vite. Et les nouvelles d'Afrique, il faut les lire, les entendre, c'est son lien au monde, son lien au coeur du monde. Exil.
© Marie Hurtrel
On ne dit pas la poésie comme une messe, la voix qui porte les mots ne peut venir des résonances des cathédrales, au risque de porter des "raisonnances" soumises aux diffractions "déshumaines".
Elle pleurerait qu'on l'enfonce sous un timbre digne d'une oraison funèbre, parce qu'elle est vivante !
La poésie a des semelles usées de poussières anciennes et des rues et chemins de demain. Elle arpente aujourd'hui...
Elle siffle sous les bosquets insolents de l'été comme sous les gouttières brûlées des hivers citadins. Elle se balade sur le bitume, elle rampe et vole, mâche une herbe folle en recomptant les pierres des murets en terrasse de nos histoires profondes.
Que la poésie s'encorde de gouaille ou d'un son cristallin perçant le coeur des soprani, elle ne déclame rien, elle "n'enchaire" rien, c'est une rôdeuse, maraude, même dans ses mots les plus précieux, la voix ne peut l'engloutir de "pompesques" morgues...
© M.H
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