Un jour de souffle trop court, Josepha, qui avait vu passer cinquante printemps, étendait sa transparence sur le bleu natier du sofa de sa chambre, les yeux posés sur les veines d'un marbre décorant une cheminée inutile.
Elle dessinait un imaginaire sur le manteau aux écorchures grises, en forçant l'air à lui donner une énergie.
Chaque geste eut trop coûté.
Seules, les couleurs qu'elle inventait, lui donnaient le sentiment d'être animée.
Ce jour-là, un petit claquement se fit entendre et la sortit des songes éveillés.
Laissant les veines d'anthracite du marbre, elle tourna la tête, attirée par un coin du plafond d'où semblait venir le bruit.
Elle ne vit rien, entendit seulement des craquements et cliquetis irréguliers, entrecoupés de silences profonds.
Une pause, plus longue que les autres, la ramena à ses couleurs intérieures.
En songe, elle peignait le ciel qu'elle ne pouvait pas voir par sa fenêtre encadrée de lourds rideaux de lin beige. L'étoffe, nouée de rubans de satin aux teintes ivoirines, tombait en vagues sur le parquet trop souvent ciré.
La lumière s'imposait à travers le pan central de dentelle épaisse, crochetée dans un fil qui avait dû être blanc, les franges s'écrasaient mollement sur le bois sombre du plancher.
L'odeur de la cire était douce à Josepha. Elle se sentait apaisée dans ce décor d'une autre époque, et rien ne lui eut fait demander qu'il changeât.
Le vacarme de la rue lui arrivait assourdi, elle l'oubliait…
Tout à coup, un nouveau bruit sec, suivi d'autres encore, la rendit davantage attentive.
Alors qu'elle prenait, depuis longtemps, les détails sonores et visuels inattendus avec passivité, à cet instant, elle se sentait curieuse « Qui gratte ainsi dans ma maison ? »
Un sourire amusé transforma sa pâleur éburnée en aquarelle lumineuse.
« Quoi ? Qui ? » souffla-t-elle en levant la tête.
Josepha trompait sa solitude et l'étouffement ainsi, par quelques brins d'humour à peine perceptible sur son visage.
Son esprit repartit en vagabondage coloré, quand, ce qu'elle n'imaginait pas un seul instant arriva : une petite voix, venant du coin au bruit, émit quelques mots.
Elle ne comprit pas ce qu'elle entendait et, inquiète, se demanda si après son corps, son esprit ne commençait pas à la lâcher aussi.
Elle voulu penser à autre chose, se convaincant que ce n'était rien, ou un effet de sa lente asphyxie, mais la voix se fit plus claire et les paroles, petit à petit, devinrent nettement audibles :
« Josepha, je viens pour toi ! »
Incrédule, Josepha fut en proie à un moment de panique « Je perds la tête, c'est sûr ! » dit-elle d'une voix qu'elle n'aurait pensé avoir si forte.
« Non, Josepha, tu ne délires pas, j'existe, et je viens pour toi… »
Les mots se perdirent dans les murs de la chambre…
Josepha resta muette de longues minutes, partagée entre croire que la magie était, que quelqu'un se trouvait derrière sa porte, ou que la folie commençait à se nourrir de son cerveau.
Son silence, empli d'interrogations, se lia à celui de la voix.
Un sentiment de vide s'empara alors d'elle…
Elle eut envie de lâcher prise à ses craintes, folie ou réalité, que cela pouvait-il faire ?
Elle n'était plus tout à fait vivante, qu'elle importance, alors, de croire à un mirage ?
Et, si son cerveau devenait simplement hyperactif, à l'approche du tombeau ?
« Mes derniers instants seraient-ils peut-être adoucis en admettant une réalité impossible ? Suis-je en train de mourir ? » cria-t-elle soudain de toutes ses forces.
Un profond silence lui répondit, un de plus…
Josepha s'épuisa à vouloir comprendre ce qui arrivait, et cet autre soupir dans les bruits et la voix l'angoissa. Elle se dit qu'il n'y avait sûrement rien ni personne, et que c'était dommage.
Deux heures passèrent où plus rien ne vint attirer l'attention…
Josepha s'assoupit.
Á son réveil, la nuit était tombée, la pénombre envahissait la chambre. Seul un peu de clarté de lune venait de la fenêtre. Josepha eut froid, elle trembla. Elle attrapa la couverture multicolore, dont un pan seulement était sur le sofa, s'en entoura péniblement, et ne bougea plus, attendant qu'un semblant de chaleur revienne.
Un peu plus tard, elle ne tremblait plus, elle se sentit bien malgré son souffle trop court.
Ses longs cheveux s'étalaient sur les coussins de velours cramoisi, comme une coulée magique de lave argentée.
Quelques boucles caressaient ses épaules que la couverture ne cachait pas.
Elle tourna la tête vers la cheminée et son manteau gris pour reprendre ses voyages imaginaires, lorsque ses yeux rencontrèrent une petite forme grise qui bougeait et paraissait se débattre dans une de ses longues mèches de cheveux.
Elle n'avait pas sursauté.
Elle était retombée dans son indifférence des choses.
Brin d'asphalte après brin d'argent, Josepha vit lentement se dégager de sa chevelure un petit être. L'indifférence ne tint pas. Son cœur accéléra, ses tempes me mirent à taper, une goutte de sueur apparut à son front…
Mais, tout à fait découvert, l'être qui la fixait n'avait rien d'effrayant, et Josepha s'amusa de sa peur, elle riotait.
«Une souris ! Voilà une compagnie que je n'attendais pas ! » Josepha bénit le jour où le chat avait décidé d'aller parcourir la campagne.
On ne dit pas la poésie comme une messe, la voix qui porte les mots ne peut venir des résonances des cathédrales, au risque de porter des "raisonnances" soumises aux diffractions "déshumaines".
Elle pleurerait qu'on l'enfonce sous un timbre digne d'une oraison funèbre, parce qu'elle est vivante !
La poésie a des semelles usées de poussières anciennes et des rues et chemins de demain. Elle arpente aujourd'hui...
Elle siffle sous les bosquets insolents de l'été comme sous les gouttières brûlées des hivers citadins. Elle se balade sur le bitume, elle rampe et vole, mâche une herbe folle en recomptant les pierres des murets en terrasse de nos histoires profondes.
Que la poésie s'encorde de gouaille ou d'un son cristallin perçant le coeur des soprani, elle ne déclame rien, elle "n'enchaire" rien, c'est une rôdeuse, maraude, même dans ses mots les plus précieux, la voix ne peut l'engloutir de "pompesques" morgues...
© M.H
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