Cloué par la surprise et la peur, Martin crut défaillir, le cri qui venait à sa bouche s'éteignit avant de l'atteindre.
Un homme d'une incroyable pâleur, aux cheveux couleur de la paille des blés de l'été et au visage marqué de rides profondes, était là, immobile, vêtu d'une vareuse trop grande et de pantalons déchirés aux genoux.
Martin bégaya des mots presque inaudibles aussitôt coupés par une voix :
"J'ai besoin de toi, Martin, aide moi, Martin !" souffla l'apparition qui tendait la main vers la corbeille et l'enveloppe jaune.

Il n'était pas impressionnable de nature, mais l'esprit, cartésien d'ordinaire, de Martin était bouleversé pour le moins !
"J'ai des hallucinations, voilà, visuelle et auditive, je déraille sans doute !"
Trois fois il répéta ces mots et trois fois l'homme apparu face à lui répéta les siens :"Aide-moi Martin…"
S'ensuivit un silence de mort qui enveloppa la pièce.
L'homme livide bougea au bout de quelques minutes, il se pencha et vint poser ses mains sur les épaules de Martin qui finit par abandonner ses certitudes de délire : l'homme semblait bien vivant et ce qui lui paraissait du domaine de la folie était une réalité cachée du monde dans une autre dimension.
"Aide-moi, Martin, remplit l'enveloppe de tes mots ou je meurs et tu meurs avec moi…" l'apparu avait presque râlé, sa voix rauque s'essoufflait.
"Quoi ? Mais que voulez-vous que je mette dans ce morceau de vélin qui puisse vous aider ?
Et pourquoi mourrions-nous ?
Pourquoi tous les deux ?
L'homme aux rides dures lâcha les épaules de Martin et s'assit à son tour dans un fauteuil près du bureau puis sortit l'enveloppe de la corbeille à papier. Il se mit à parler d'une voix calme et adoucie :
"Je suis toi, je fais partie de toi."
Il leva une main pour demander à Martin l'étonné de se taire et de l'écouter jusqu'au bout.
"Tout être humain a une part de lui qu'il ne connaît pas, ensemble nous sommes créés, et cette part que seulement je suis a pris vie dans un autre monde, invisible pour toi jusqu'à aujourd'hui. Je ne suis pas un jumeau ! Je suis toi, ton esprit et ton avenir, un miroir en quelque sorte, mon nom est Nitram."
"Mais tu ne me ressembles en rien ! Je suis brun comme l'ébène et je n'ai pas ton visage !" coupa Martin agacé.
L'homme aux cheveux de paille repris son discours :
"L'apparence n'a rien à faire dans nos vies, la mienne est seulement le reflet de ce que tu es sous ta peau, j'exhibe tes sentiments, tes peurs et ton cœur par mes traits et ma couleur. Je te ressemble, ou plutôt je suis tel ce que tu as vécu, ce que tu es et seras. Je suis ton histoire."
Puis il se tut pendant un long moment. Nitram tendit l'enveloppe à Martin et attendit un peu encore avant d'expliquer qu'il fallait écrire leurs jours au fur et à mesure pour vivre. L'enveloppe n'était qu'une image, la vie de Martin ne pourrait y tenir, mais son vide représentait l'absence de croyance en l'inconnu et invisible, ce qui perdrait Martin et Nitram : liés, l'un conditionnait la vie de l'autre.
Martin réfléchit un instant, mais il ne comprenait pas ce que sa façon de penser pouvait influencer, et en quoi cela pourrait jouer sur l'heure de sa mort… d'autant que ses croyances venaient de subir un certain bouleversement !
Nitram sut le convaincre vite, il était apparu physiquement dans cet objectif et peu de mots suffirent à engager Martin dans un pacte avec sa propre vie :
"Si les mots sont posés, les jours sont comptés, et tant que les uns se créent, les autres sont assurés." dit-il simplement.
Les yeux baissés, Martin s'enfonça dans son fauteuil et soupira, sa vie ne tiendrait qu'à quelques mots…
Nitram n'avait pas fini de lui parler, il reprit lentement, un ton presque solennel lui vint :
"Martin, quand le jour sera venu pour toi de me rejoindre dans l'invisible au monde, tu verras apparaître un nom sous tes écrits, les lettres arriveront comme je suis apparu tout à l'heure. Ce sera ma signature qui deviendra la tienne et visible à tous.
Il y aura un échange entre les deux mondes en quelque sorte. La mort n'existe pas comme tu pourrais la concevoir, elle est un voyage et une transformation. Nous nous retrouverons, tu délaisseras ton corps et nous fusionnerons."
Un court instant, Martin se dit qu'il vivait là une sanction pour ses doutes et le refus de l'inconnu qu'il ressentait avant…
Son devoir était de ne pas oublier Nitram. Les mots sans importance de chaque jour n'étaient que son acceptation finalement maint fois répétée de cette part de lui-même lui étant apparue…
Martin n'a pas revu Nitram, mais il sait que dans sa maison son autre lui vit aussi. Quelques fois il entend des pas résonner, là-haut, de l'autre côté du couloir aux sept ouvertures sur la lumière du jour, derrière la porte brune, dans cette petite pièce où tout semble inanimé…
Il sait qu'il peut abréger ses jours en délaissant son cahier à spirales, ou attendre qu'apparaisse son nom sur la dernière page, alors une question a envahi son esprit depuis cette rencontre hors du commun : pourquoi l'avoir prévenu, pourquoi doit-il prolonger sa vie, pourquoi lui avoir donné le choix ? Pourquoi lui ?
Est-ce un privilège ou une malédiction ?
© Marie Hurtrel
texte déposé - n°SEZ728B