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La signature

Dis, toi, qui lis, prends ou jettes ! Où tu t'engages, d'autres se sont donnés cœurs et encres.
Mais tu le sais, et peu importe.
C'est le jeu à deux, mais si tu peux perdre ton temps, le teneur de plume ne gagne que le sien.

Alors, écoute, ou plutôt lis cette histoire que j'ai envie de qualifier d'étrange bien que sa réalité ne puisse être mise en doute...

Sur une table métallique au plateau en verre, reposent une boîte ronde et lisse en bois d'un joli roux lustré, deux petits coffrets laqués de noir, l'un triangulaire, l'autre carré, une coupelle en porcelaine bleue de Russie, ainsi qu'un flacon oblong en cristal gravé précieusement, et deux gobelets en étain aussi gris que vides.

Autour, trois fauteuils "clubs" dont le cuir parle des années d'usage, enfoncent leurs pieds dans un tapis ovale de laine cramoisie et épaisse.

Voilà le décor qui s'offre à la vue lorsqu'on ouvre la porte brune terminant le très long couloir, éclairé de sept ouvertures vitrées pas plus grandes que des chatières. Si le courage a pris de gravir l'interminable escalier débutant dans le bureau de la maison de Martin... Et faut-il encore en trouver l'accès !

Le bureau de Martin n'est pas grand, on ne se perdrait pas, mais la porte de l'escalier a été si bien faite à la ressemblance des murs, que même l'œil le plus fin ni verrait aucun détail révélateur.

Martin, dans sa bonne humeur, commence tous ses jours dans cette pièce où règnent le calme et une bonne odeur de papier et d'encre. Sirotant un thé noir infusé longtemps, il écrit rituellement quelques lignes sur un cahier à spirales.

Pas de poésie, seulement les faits de la veille et les projets de la journée :

"Les rosiers sont taillés, le bleu est déplacé et j'espère que près du puits il s'épanouira davantage…à midi je ne déjeunerai pas, j'irai à l'étang pour vérifier la bonde, et je passerai chez Paul pour lui rendre son livre -bon livre d'ailleurs 'une histoire de demain' de Zénobie Mallens, joli nom, jolie plume-…"

Quand Martin passe la main dans ses cheveux, c'est qu'il en a fini, et il ne se relit pas car ça n'a aucun intérêt. Il ne rédige pas un journal intime, juste un carnet de notes géant. Il dit trouver un plaisir à faire glisser le crayon sur le papier.

C'est vrai que Martin hume les feuilles, il caresse les pages et regarde l'encre noircir les lignes plus que les mots qui se forment.

Ce n'est pas qu'il n'a rien de consistant à dire, mais la nécessité n'est pas à l'écrire…

Pourtant, Martin de misère doit aligner des mots sur le papier ! Il ne peut s'y soustraire, mais ça, il ne le dit pas.

Écrire contre la mort comme face au vent…
Il ne peut choisir d'oublier les mots d'un jour, alors il en a fait un rituel agréable…le bon côté des choses lui apparaît toujours. Quelle bonne nature, Martin !

Cela peut sembler curieux, mais la raison du devoir de Martin vient d'une rencontre étrange…

Arrivée à ces lignes de mon récit, j'ai un doute sur la possibilité de relater l'histoire dans son origine…Comprendrez-vous ? Certainement ! Admettrez-vous ? Pas nécessairement…mais ce point importe peu, je n'écris pas pour convaincre, et mon hésitation est ailleurs, dans l'inquiétude peut-être : qu'arrivera-t-il à Martin si je dévoile une part de son secret ?

Vous vous dites que la question n'est pas fondée puisque Martin n'est qu'un personnage et qu'il s'agit d'un conte présenté comme histoire vraie pour mieux chatouiller vos angoisses... Ah, ça, relisez le début du texte, j'affirme que tout ça ne peut être mis en doute !
Ai-je tort ? Martin l'imaginaire n'aurait pas de réalité autrement que dans mes lignes ? Soit !
Et les siennes…

Mais, finalement, qu'importe ? Vivrait-il, si ce conte n'en était pas un, en quoi quelques mots lui porteraient-ils atteinte ?
Je ne sais pas et ne peux demander à Martin son sentiment !

Je vais donc peut-être sacrifier le bonhomme à la curiosité des lecteurs, la vôtre nécessairement, à mon goût de l'écrit…et laisser courir ma plume…

L'histoire est simple :

Un jour de décembre, il y a presque douze ans de cela, Martin a reçu une lettre dont l'enveloppe l'étonna quelque peu. Elle semblait en vélin, une matière jamais utilisée pour un banal courrier, ni pour grand-chose de nos jours. Son nom était calligraphié dans une encre entre noir et rouge et donnait une préciosité supplémentaire à l'étrange découverte qu'il avait faite sur le pas de sa porte.

Martin avait ramassé l'objet et était entré dans sa maison sans le quitter du regard. Assis dans son fauteuil au velours râpé, il avait siffloté puis marmonné quelques mots en tendant la main à la recherche d'un coupe-papier sur son bureau : "Voyons qui m'écrit et ce qui vaut un tel luxe dans l'emballage !"

Au moment d'ouvrir l'enveloppe, il fut arrêté par le son de deux coups secs sur sa porte, alors il la posa sur le sous-main en cuir du bureau et alla voir qui était là : personne…en haussant les épaules, il fit demi tour lorsqu'un courant d'air glacé l'entoura et entra dans la maison.

"Les oiseaux ont frappé à mon huis, sans doute, et voilà que c'est le vent qui en profite" dit-il en riotant et retournant à l'enveloppe qu'il déchira rapidement et sans précaution, délaissant le coupe-papier.

Elle était vide ! Martin la manipula, la retourna plusieurs fois et tâta le vélin avant de la jeter dans la corbeille près du bureau. C'est alors qu'un nouveau souffle froid se fit sentir… et… Devant lui, une forme apparut progressivement, comme une ombre qui s'épaississait et prenait l'apparence d'une silhouette humaine de plus en plus précise.
Un être lui faisait face et le fixait dans les yeux !
 
Cloué par la surprise et la peur, Martin crut défaillir, le cri qui venait à sa bouche s'éteignit avant de l'atteindre.

Un homme d'une incroyable pâleur, aux cheveux couleur de la paille des blés de l'été et au visage marqué de rides profondes, était là, immobile, vêtu d'une vareuse trop grande et de pantalons déchirés aux genoux.

Martin bégaya des mots presque inaudibles aussitôt coupés par une voix :
"J'ai besoin de toi, Martin, aide moi, Martin !" souffla l'apparition qui tendait la main vers la corbeille et l'enveloppe jaune.

KaIl n'était pas impressionnable de nature, mais l'esprit, cartésien d'ordinaire, de Martin était bouleversé pour le moins !
"J'ai des hallucinations, voilà, visuelle et auditive, je déraille sans doute !"
Trois fois il répéta ces mots et trois fois l'homme apparu face à lui répéta les siens :"Aide-moi Martin…"

S'ensuivit un silence de mort qui enveloppa la pièce.
L'homme livide bougea au bout de quelques minutes, il se pencha et vint poser ses mains sur les épaules de Martin qui finit par abandonner ses certitudes de délire : l'homme semblait bien vivant et ce qui lui paraissait du domaine de la folie était une réalité cachée du monde dans une autre dimension.

"Aide-moi, Martin, remplit l'enveloppe de tes mots ou je meurs et tu meurs avec moi…" l'apparu avait presque râlé, sa voix rauque s'essoufflait.

"Quoi ? Mais que voulez-vous que je mette dans ce morceau de vélin qui puisse vous aider ?
Et pourquoi mourrions-nous ?
Pourquoi tous les deux ?

L'homme aux rides dures lâcha les épaules de Martin et s'assit à son tour dans un fauteuil près du bureau puis sortit l'enveloppe de la corbeille à papier. Il se mit à parler d'une voix calme et adoucie :
"Je suis toi, je fais partie de toi."
Il leva une main pour demander à Martin l'étonné de se taire et de l'écouter jusqu'au bout.
"Tout être humain a une part de lui qu'il ne connaît pas, ensemble nous sommes créés, et cette part que seulement je suis a pris vie dans un autre monde, invisible pour toi jusqu'à aujourd'hui. Je ne suis pas un jumeau ! Je suis toi, ton esprit et ton avenir, un miroir en quelque sorte, mon nom est Nitram."

"Mais tu ne me ressembles en rien ! Je suis brun comme l'ébène et je n'ai pas ton visage !" coupa Martin agacé.

L'homme aux cheveux de paille repris son discours :
"L'apparence n'a rien à faire dans nos vies, la mienne est seulement le reflet de ce que tu es sous ta peau, j'exhibe tes sentiments, tes peurs et ton cœur par mes traits et ma couleur. Je te ressemble, ou plutôt je suis tel ce que tu as vécu, ce que tu es et seras. Je suis ton histoire."


Puis il se tut pendant un long moment. Nitram tendit l'enveloppe à Martin et attendit un peu encore avant d'expliquer qu'il fallait écrire leurs jours au fur et à mesure pour vivre. L'enveloppe n'était qu'une image, la vie de Martin ne pourrait y tenir, mais son vide représentait l'absence de croyance en l'inconnu et invisible, ce qui perdrait Martin et Nitram : liés, l'un conditionnait la vie de l'autre.

Martin réfléchit un instant, mais il ne comprenait pas ce que sa façon de penser pouvait influencer, et en quoi cela pourrait jouer sur l'heure de sa mort… d'autant que ses croyances venaient de subir un certain bouleversement !

Nitram sut le convaincre vite, il était apparu physiquement dans cet objectif et peu de mots suffirent à engager Martin dans un pacte avec sa propre vie :
"Si les mots sont posés, les jours sont comptés, et tant que les uns se créent, les autres sont assurés." dit-il simplement.

Les yeux baissés, Martin s'enfonça dans son fauteuil et soupira, sa vie ne tiendrait qu'à quelques mots…

Nitram n'avait pas fini de lui parler, il reprit lentement, un ton presque solennel lui vint :
"Martin, quand le jour sera venu pour toi de me rejoindre dans l'invisible au monde, tu verras apparaître un nom sous tes écrits, les lettres arriveront comme je suis apparu tout à l'heure. Ce sera ma signature qui deviendra la tienne et visible à tous.
Il y aura un échange entre les deux mondes en quelque sorte. La mort n'existe pas comme tu pourrais la concevoir, elle est un voyage et une transformation. Nous nous retrouverons, tu délaisseras ton corps et nous fusionnerons."

Un court instant, Martin se dit qu'il vivait là une sanction pour ses doutes et le refus de l'inconnu qu'il ressentait avant…
Son devoir était de ne pas oublier Nitram. Les mots sans importance de chaque jour n'étaient que son acceptation finalement maint fois répétée de cette part de lui-même lui étant apparue…


Martin n'a pas revu Nitram, mais il sait que dans sa maison son autre lui vit aussi. Quelques fois il entend des pas résonner, là-haut, de l'autre côté du couloir aux sept ouvertures sur la lumière du jour, derrière la porte brune, dans cette petite pièce où tout semble inanimé…
Il sait qu'il peut abréger ses jours en délaissant son cahier à spirales, ou attendre qu'apparaisse son nom sur la dernière page, alors une question a envahi son esprit depuis cette rencontre hors du commun : pourquoi l'avoir prévenu, pourquoi doit-il prolonger sa vie, pourquoi lui avoir donné le choix ? Pourquoi lui ?

Est-ce un privilège ou une malédiction ?

© Marie Hurtrel
texte déposé - n°SEZ728B

Membre du collectif des Poètes mal famés

On ne dit pas la poésie comme une messe, la voix qui porte les mots ne peut venir des résonances des cathédrales, au risque de porter des "raisonnances" soumises aux diffractions "déshumaines". Elle pleurerait qu'on l'enfonce sous un timbre digne d'une oraison funèbre, parce qu'elle est vivante !
La poésie a des semelles usées de poussières anciennes et des rues et chemins de demain. Elle arpente aujourd'hui...
Elle siffle sous les bosquets insolents de l'été comme sous les gouttières brûlées des hivers citadins. Elle se balade sur le bitume, elle rampe et vole, mâche une herbe folle en recomptant les pierres des murets en terrasse de nos histoires profondes.
Que la poésie s'encorde de gouaille ou d'un son cristallin perçant le coeur des soprani, elle ne déclame rien, elle "n'enchaire" rien, c'est une rôdeuse, maraude, même dans ses mots les plus précieux, la voix ne peut l'engloutir de "pompesques" morgues...

© M.H

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